Par Frédéric Sirgant
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Le chef d’état-major des armées a ouvert le feu. Et il a visé juste.
Retraites des familles nombreuses : un projet disproportionné, discriminatoire et contre-productif
Il faut saluer la prise de parole du général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées (CEMA), lors d’une intervention en commission à l’Assemblée nationale, jeudi dernier, qui a fustigé le projet du gouvernement de supprimer les majorations de pension pour les parents de familles nombreuses. Si le chef de la grande muette a osé l’ouvrir, c’est qu’il se trouve confronté à des remontées de ses troupes, passablement en colère par cette mesure du projet de budget 2027 qui va se traduire pour beaucoup par une amputation de 10, voire 20 % de la retraite qui les attend !
Ce qui est grave, c’est que les énarques de Bercy et de Matignon, mais aussi M. Lecornu lui-même, qui fut tout de même ministre des Armées pendant trois ans, n’aient pas perçu, dès cet été et les mises en garde (de Boulevard Voltaire, notamment : voir les articles de Victoire Riquetti et de l’auteur de ces lignes), la gravité des conséquences de cette mesure. Un rapport, dont l’introduction était clairement socialisante comme nous l’avions souligné, avait été demandé, mais rien n’obligeait M. Lecornu à en retenir les recommandations, et particulièrement cette mesure. Mais visiblement, M. Lecornu avait oublié ses trois ans aux armées et même sa ligne de « gaulliste social », comme il fait mine de se présenter aujourd’hui. Il n’avait d’yeux que pour les millions d’économies et le coût politique et social minime : la gauche serait pour, les macronistes aussi et les militaires ou cadres parents de familles nombreuses n’iraient pas brûler des poubelles devant Matignon. Calcul à courte vue, comme toujours, de la part d’une classe politique couarde et sans vision.
Une amputation des pensions disproportionnée
L’alerte est donc venue des RH des armées : plusieurs cadres parents de familles nombreuses choisiraient de liquider leur pension plus tôt pour bénéficier du régime en vigueur au lieu de continuer à servir tout en se retrouvant avec une pension amputée de 10 ou 20 %. On les comprend. Des cas comparables se rencontrent aussi dans les autres fonctions publiques (Éducation nationale, par exemple) où des femmes mères de trois enfants et plus, pouvant toujours partir de façon anticipée, ont fait le même calcul : en partant maintenant, elles pourraient compter sur une pension de 2.500 ou 3.000 euros. En décidant de rester, elles perdraient, avec cinq enfants, 20 % de cette somme et ne retrouveraient la somme initiale qu’en restant dix ans de plus ! Le calcul est vite fait.
À ce sujet — [BRÈVE] Budget 2027 : vers une vague massive de départ d’officiers et de sous-officiers ?
Les concepteurs de cette réforme auront beau jeu de mettre en avant sa non-rétroactivité, les mêmes certainement qui sont fiers du droit à l’information sur la retraite avec notamment le site ENSAP qui vous donne, des années à l’avance, le montant de votre future retraite, donnée à partir de laquelle vous anticipez votre fin de carrière, la date de votre départ et les projets pour l’après. Sauf qu’avec cette réforme, le bouleversement est total. 400 ou 500 euros de majoration remplacés par 125 euros (car le forfait est passé de 150 à 135 et, donc, à 125 au fil du temps !), c’est considérable. Surtout si l’on ajoute que le montant pour les quatrième, cinquième et sixième enfants sera « fixé par décret » ! Il faut mesurer les ordres de grandeur et les comparer à l’autre projet du gouvernement sur les retraités : on discute d’une non-revalorisation ou moindre revalorisation des pensions de 1,7 % ou moins. Là, on est à une baisse de 10, 20 ou 30 % à partir du 1er juillet prochain ! C’est considérable, sans commune mesure et inacceptable. D’autant plus que ces retraités de juillet auront droit, aussi, à la mesure générale !
Un projet discriminatoire
Inacceptable, aussi, car la mesure est particulièrement discriminatoire, justement : le gouvernement s’attaque à une seule catégorie de futurs retraités aisés, ceux qui ont eu des familles nombreuses ! Et les autres, les célibataires qui ont pu mener leurs petites carrières plus facilement avec une grosse retraite à la clef, sans nuits d’insomnie à cause des bébés, sans avoir financé un grand appartement, une voiture six places, des études et des chambres d’étudiants pendant quinze ans, pourquoi ne leur demanderait-on pas un effort comparable ? Après tout, on veut punir les parents de familles nombreuses, pourquoi pas les parents de zéro (qui bénéficieront, peut-être un jour, d’une retraite payée par ces bébés devenus adultes…), un ou deux enfants ? Mais voilà, Lecornu a renoncé à une réforme générale des retraites, celle de Borne, en échange de la non-censure du PS, et le voilà maintenant en train de faire les poches des parents de familles nombreuses, après Hollande il y a quinze ans, qui avait fiscalisé ces majorations.
Le mauvais procédé du gouvernement est donc profondément antidémocratique, car jamais affiché dans un programme ou un projet de réforme des retraites, mais amené en plein milieu du mois d’août, et on peut même se demander si la mesure ne serait pas inconstitutionnelle, relevant d’une loi sur les retraites et non d’un projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Un cavalier législatif, quoi, un de plus durant ces dix années de macronisme…
Une disposition de 1924 !
Enfin, faut-il préciser que la mesure est carrément contre-productive, et sur deux plans. D’abord, sur celui des ressources humaines, le point qui a fait réagir le CEMA : les armées ont-elles vraiment besoin de voir partir des cadres expérimentés et compétents à l’heure où les mêmes Lecornu et Macron ne cessent de nous alerter sur la montée des périls, a dit en substance Fabien Mandon ? Idem pour l’Éducation nationale qui a tant de mal à recruter… Mais bien sûr, la mesure est lunaire quand on pense que tous nos problèmes de financements des retraites proviennent, justement, de l’effondrement de la natalité, amorcé sous Hollande, amplifié sous Macron, avec, pour la première fois depuis la Première Guerre mondiale, un solde naturel négatif ! Une telle constance dans le sabotage de la politique familiale laisse stupéfait. Et en colère. Cette disposition datait d’avril 1924, avait été confirmée par le programme du Conseil national de la Résistance, étendue au privé en 1945 et n’avait été remise en cause par aucun gouvernement depuis un siècle ! Jusqu’au gouvernement Lecornu. S’il n’y avait qu’une bonne raison de voter contre ce budget…

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Boulevard Voltaire

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